Noël Vérin

Noël Vérin, son atelier, son cabinet de curiosité.

Portrait d’un atelier, d’un peintre, de souvenirs, du temps retrouvé.

« Levieux peintre Wang-Fô et son disciple Ling erraient le long des routes du royaume de Han. Ils avançaient lentement, car Wang-Fô s’arrêtait la nuit pour contempler les astres, le jour pour regarder les libellules. Ils étaient peu chargés, car Wang-Fô aimait l’image des choses, et non les choses elles-mêmes, et nul objet au monde ne lui semblait digne d’être acquis, sauf des pinceaux, des pots de laque et d’encres de Chine, des rouleaux de soie et de papier de riz.
Marguerite Yourcenar, in Nouvelles Orientales (1938)

Drôle d’endroit pour une rencontre. Il m’a reçue dans son atelier.

On y entre par un vieux rideau de fer.  Il faut baisser la tête ou faire comme Alice, rapetisser. L’atelier est empli de souvenirs, de combinaisons d’objets hétéroclites, ou plutôt faussement hétéroclites. Des étagères, escabeaux, des textes sur les murs, un désordre qui est cet ordre de la vision non combiné par cette raison ordonnatrice. Beaucoup de statues africaines, clin d’œil à Picasso, à qui renvoient certains des tableaux du peintre, comme ces femmes mantes religieuses assises avec désinvolture dans un grand fauteuil.

Noël est là et vous sourit, dans cet abri à l’intérieur de la grande ville d’Aubervilliers. Il y a ce lion, gardien des lieux, à l’air tantôt piteux, tantôt ragaillardi, ombre et reflet du peintre. Un lion qui ne fait pas peur aux enfants, source d’inspiration permanente du peintre, et que l’on a envie d’interpeler dans le silence de sa posture.
Il est d’abord une main, une main qui dans ses œuvres a tantôt six doigts, expression de la puissance créatrice, tantôt, invisible, voire inexistante, prise au piège de la tension de l’attente.

Noël préfère laisser parler son œuvre, non par timidité mais parce qu’une œuvre doit s’ouvrir à l’œil vivant du spectateur pour ne pas se transformer en testament du peintre. Les yeux sont d’ailleurs importants dans son travail, comme ce tableau où l’enfant a le regard curieux et ouvert à la découverte du monde.

Les yeux cernés c’est aussi l’emprunt aux masques et statues africaines qui habitent son œuvre à l’abri dans la mémoire de la cave. L’atelier a en effet une cave sombre habitée par ces statues-souvenirs. Souvenirs de l’art, souvenirs d’une origine, ouverture à l’enfance et à l’énigme de ce faire de la main de l’artiste. On cherche le sens, perdu dans ce labyrinthe que l’artiste expose ou cache.

Son monde est habité par d’étranges créatures. Tout un bestiaire le traverse. Il y a ce tableau : Un poisson volant ou nageant qui se dirige vers le personnage central dans le tableau- aquarium, un vélo aux roues évoquant le regard et ce temps qui défile, clin d’œil à Duchamp, le fil des lunettes du peintre, des petits personnages, sortes de Chérubins enfantins .

Les femmes attirent et menacent. Tantôt ce sont des Marylin séductrices à la limite de l’hystérie, bouches ouvertes, démultipliant leur (in)supportable présence, dévoreuses de l’homme créatif devenu impuissant mais consentant à cette suspension du temps, tantôt secrètes et muettes, elles séduisent le peintre de leur regard fixe, appel de la séduction et du désir, énigme qui redouble celle de l’oeuvre. Le peintre s’ouvre au retour de ce temps oublié un instant.

Homme à l’impuissance feinte et qui trouve refuge dans la peinture silencieuse ou dans l’écoute de la cinquième symphonie de Beethoven. La musique, renouveau de sa liberté prise au piège un faible moment.

Noël se tait, se découvrant seulement à travers sa main créatrice d’un monde ouvert au voyage de l’œil.

Peinture voyageuse qui invite au plaisir de la musique à travers le visage de La Callas. Repos du peintre.

Je pars sur la pointe des pieds….

Pour aller plus loin:

verin@street242.com

Maryse EMEL